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Chroniques d’un nouillophile

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Difficile de reprendre le fil de l’actualité en ce lundi 12 janvier 2015. Mais les hasards font parfois bien les choses. Nos yeux sont tombés juste avant le rassemblement d’hier sur les Chroniques culinaires de Pierre Desproges illustrées par Cabu, Catherine, Charb, Luz, Riss, Tignous et Wolinski, un bonheur pour démarrer cette semaine.

Il était là, parmi les autres livres de la salle des machines, l’espace café-librairie de la Friche Belle de mai, à Marseille, avec ce titre improbable Encore des nouilles (Chroniques culinaires) et Desproges en couverture d’un sérieux tout fabriqué. A l’intérieur, les illustrations des dessinateurs brillants et irrévérencieux de Charlie Hebdo sont comme un petit rayon d’humour au sein de cette immense peine nationale, un clin d’oeil humoristique qui semblaient dire, nous serons toujours là.

Si Pierre Desproges fut «nouillophile», il était surtout fin gourmet et grand amateur de vins (avec une préférence pour les Graves), il fut aussi, on l’ignore parfois, l’auteur de chroniques culinaires, « Encore des nouilles », publiées dans Cuisine et Vins de France entre septembre 1984 et novembre 1985. A l’heure où le machisme régnait (encore) sur la cuisine, il avait accepté cette chronique à la demande de la journaliste Elisabeth Meurville, qui avait été séduite par son explication sur son amour de la cuisine : « Oui, je fais souvent la cuisine. Beaucoup de plats à base de pâtes : j’ai mis au point un mélange de viandes et d’herbes pour faire une sauce style bolognaise. Si j’en suis venu à la bouffe, c’est par besoin de travail manuel. Pour que l’activité cérébrale soit bonne, il faut se détendre dans le travail manuel. Or, je suis affligé d’une double tare : je suis gaucher contrarié et je suis dyslexique. Cela me gêne pour bricoler. Devant mon incapacité à fabriquer des bibliothèques ou des porte-revues, je me suis mis à la bouffe. Ce n’est pas un pis-aller car la cuisine est, aussi, une création artistique. Le goût et l’odorat sont des sens dignes de toutes les estimes. En fait, je suis un sensuel qui a des activités cervicales. »

Loin des standards de la presse gastronomique, ces chroniques n’ont pris aucune rides. Elles nous reviennent assemblées en volume pour la première fois, on y retrouve la verve de Desproges, qui ne délaye rien de sa fantaisie dans la sauce, usant et abusant de jeux de mots et mêlant comme personne exigence de la langue et gaudriole. Il évoque la cuisine italienne au Québec, la misogynie au restaurant, des recettes insolites comme ce pâté de sardines à la desprogienne dont il dit « Avec ça, je fais un tabac. Je méprise un peu ce plat car je le trouve vulgaire mais c’est très bon et ça en jette« , mais aussi les vins de Sardaigne, l’amour, la vie … Accompagnées de textes qui ont trait à la cuisine, à son amour de la chair et de la chère, elles sont illustrées par les dessinateurs de Charlie Hebdo qui les subliment.

On se délecte de toutes ses chroniques, de toutes sans exception, et on rit d’autant de dérision sur le monde et sur soi-même. Celle sur Jonathan Paxabouille, l’humble et génial inventeur du pain pour saucer, né le 25 décembre 1784 à Saçufy-les-Gonesse dans une famille de sauciers éminents.
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Ou encore Aqua simplex qui fait l’apologie du vin contre « l’appel sournois et satanique de l’eau » source de toutes les dictatures.
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Ou encore Le mois de l’asperge, Bâfrons ou traditions phallocratiques.  Toutes ces histoires sur les joies de la table sont disons le, truculentes à souhait.
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Attablés tristement au nouveau café de la Friche, ces chroniques gouleyantes Encore des nouilles nous ont fait du bien, car elles nous ont fait rire et comme le disait Wolinski a juste titre « L’humour est le plus court chemin d’un homme à un autre« . Cette semaine, en une fraction de secondes, la France a perdu des citoyens et quatre de ses plus grands dessinateurs de presse. Elle n’a pas perdu son humour, son irrévérence et sa liberté de penser. Alors si si vous vous posez ces questions essentielles :
Pourquoi ?
Pourquoi cette fausseté dans les rapports humains ?
Pourquoi le mépris ?
Pourquoi le dédain ?
Où est Dieu ?
Que fait la police ?
Quand est-ce qu’on mange ?

Lisez Desproges, Encore des nouilles (Chroniques culinaires)
Les Échappés (2014), 128 pages quadri, 14€90
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