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La Pensée sauvage, paysans proléterres

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Ils ont choisi d’appeler leur Gaec La Pensée sauvage. Autrement nommée Viola tricolor, cette espèce de plantes herbacées pousse dans toute l’Europe et est recherchée pour la délicatesse de sa fleur. « La Pensée sauvage », c’est aussi le titre d’un essai de Claude Lévi-Strauss. Pour l’anthropologue, ce type de pensée est présente en tout homme tant qu’elle n’a pas été cultivée et domestiquée à « des fins de rendements »

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Leur credo ? Libérer du temps pour réfléchir au métier de paysan.

Nichée dans la vallée d’Annemasse, en bordure de Genève, cette exploitation maraîchère, certifiée « Agriculture Biologique » et « Nature et Progrès », s’étend sur 2,5 ha morcelés sur quatre communes différentes. Situées entre 450 et 800 m d’altitude, ces quatre parcelles comportent 2 ha de légumes (dont un hectare irrigué et 1500 m2 de serre-tunnel), 1000 mde plantes aromatiques et médicinales ainsi que 2000 m2 de verger traditionnel en plein vent. Le mode de culture des trois associés du Gaec La Pensée sauvage se résume en cette phrase : « Par une agronomie et une agro-écologie exigeantes ! »

Depuis qu’ils se sont installés, ces trois-là réfléchissent la terre autant qu’ils la cultivent. Cette texture limono-argileuse si particulière, foulée de leurs pieds, gamins, avant de la travailler, plus tard, de leurs mains, ces trentenaires n’en ont pas hérité comme d’autres enfourchent le tracteur paternel dès l’âge de seize ans. Non. Dans leur démarche, point d’injonction à la succession. Plutôt une lente histoire d’amour qui a fini par se concrétiser après des années passées à se forger, ailleurs. En un mot, Jérôme Dethes, Gwenaël Chardon et Matthieu Dunand ont quitté leur terre de Haute-Savoie avant de se la réapproprier.

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Une partie de l’exploitation est dédiée aux plantes aromatiques et médicinales.

Diplômés en géologie et en gestion forestière, les deux premiers ont appris la terre en en transmettant ses vertus, ses richesses aux scolaires. « Après mon BTS effectué dans la ville de Poisy [commune située à 5 km à l’ouest d’Annecy, ndlr], je suis devenu éducateur à l’environnement, raconte Gwenaël, le dos penché sur une parcelle de patates à la taille rendue si menue par le cruel manque d’eau de cet été asséché. Ce qui ne m’empêchait pas de réaliser quelques saisons agricoles en Provence, à côté. Déjà, avec Jérôme, sur les bancs du BTS, on avait pour projet de s’installer. » Un projet qui devient réalité quand les deux copains de promo croisent la route de Matthieu Dunand.

Ingénieur en environnement, ce dernier part travailler quelques années pour le compte du parc national de Guadeloupe avant de rentrer dans « sa » vallée d’Annemasse, écrasé « par ces 80% du temps passé les yeux rivés sur (s)on ordinateur ». Alors qu’il reprend doucement contact avec ses racines, « des squatteurs, délogés par la police de Genève, s’installent près de chez moi. Parmi eux, se souvient Matthieu, je croise un ami d’enfance avec qui on a refait le monde. Au fil des discussions, ça nous est apparu comme une évidence. Nous avons décidé de nous inscrire en formation agricole pour pouvoir obtenir le statut d’exploitant. »

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Au Gaec, on trouve des fruits et des légumes frais, des aromates, des tisanes et des liqueurs …

Libéré du temps pour réfléchir au métier de paysan
L’aventure démarre. C’était il y a sept ans. « Avec mon pote, on tombe sur une agricultrice qui voulait changer de métier. On l’a convaincue de nous louer ses terres. » Et voilà les deux compères se retrouvant « à travailler un terrain « matraqué » et qui ne produisait plus ». A force de patience et de techniques apprises auprès de la coopérative L’Atelier paysan, la parcelle finit par s’assainir. Grâce à l’utilisation de planches permanentes avec outils non-rotatifs et d’engrais verts en toute saison, l’autoproduction maraîchère ne cesse de produire jusqu’à fournir, dans les meilleures années, une moyenne de 7 à 8 kilos de légumes par panier.

Tous sont vendus par le biais de l’Amap Les Carottes sauvages. Cette vente 100% directe permet de dégager deux des trois revenus de La Pensée sauvage, financés par les 96 familles qui viennent, chaque semaine, chercher leur « part » au Gaec ou sur les marchés de la région. Le troisième salaire, lui, est financé par les ateliers « plantes aromatiques et médicinales ».

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Quand Matthieu Dunand revoie ses anciens camarades de classes, monter une exploitation semble évident.

Un contrat « amapien »  grâce auquel l’ancien ingénieur travaille quatre jours aux champs, réservant le cinquième à L’Atelier paysan. « Pour résumer, explique Matthieu Dunand, ce collectif de R&D participative nous sert à nous réapproprier des savoirs-faires paysans, spécialement dans le domaine des agroéquipements adaptés à l’agriculture biologique. » Une autonomisation des pratiques agricoles que Matthieu Dunand expérimente depuis 2011 avec ses deux nouveaux collègues, Jérôme Dethes et Gwenaël Chardon qui l’ont rejoint cette année-là alors que son ami d’enfance décidait de quitter l’exploitation.

Développer des « biens communs »
Cette nouvelle association redonne vie à La Pensée sauvage « Il n’a pas fallu longtemps pour que l’on se rende compte que nous avions les mêmes envies », confirme Gwenaël. Celle de prouver qu’il est possible de vivre de la terre sans la détruire. Surtout, que l’on peut être agriculteur sans sacrifier à sa vie de famille, à ses loisirs, à ses passions. « Aujourd’hui, on peut le dire, soutient Matthieu, notre principale richesse réside dans ces dix centimètres de sol que l’on travaille quotidiennement et qui nous donne tant. »

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Gwenaël nous présente leur ligne de plantes, fruits et légumes secs.

Depuis maintenant quatre ans, les trois salariés travaillent la semaine, en roulement le week-end, et bénéficient, comme n’importe quel autre employé, de cinq semaines de congés. Tout cela pour 1500 € net par mois. « Avec ce modèle, nous prouvons qu’aux frontières de Genève et bien au-delà, il n’y a aucune fatalité à ce que les trentenaires français aillent courir en Suisse ou ailleurs gagner de l’argent, insistent Gwen et Matt, comme ils s’appellent entre eux. En janvier 2015, notre Gaec a déjà réuni les 130 000 € de chiffre d’affaire nécessaire pour vivre. Cette sécurité financière est une autre de nos richesses. Elle nous permet de continuer à développer tous ces « biens communs » imaginés par L’Atelier paysan et dont l’agriculture et les consommateurs ont tant besoin. Des outils, comme notre projet de « Culticycle » retenu par le concours « Fermes d’avenir », indispensables au maintien d’une communauté paysanne protectrice d’un écosystème agricole complexe et précieux à tous. »

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