Producteur

Yvonne Hegoburu

Le cœur sur la vigne

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Un silence, la voix devient plus basse. « On est bons, non ? Non, franchement, on est les meilleurs ? I am the best ! » Yvonne Hégoburu, 84 ans, répète, cette fois dans un rire puissant : « I-am-the-best ! » On acquiesce, sans déceler le moindre complexe de supériorité dans l’attitude de cette infatigable optimiste, qui veille depuis plus de vingt ans sur le Domaine de Souch.

Madame Hégoburu, comme l’appellent avec déférence les deux jeunes œnologues passionnés qui l’accompagnent, semble n’avoir jamais connu le mot pessimisme. C’est sans doute la raison pour laquelle Maxime Salharang a atterri là. « Un jour, il a débarqué et m’a dit qu’il était œnologue et qu’il voulait travailler ici. Je lui ai dit que je n’avais aucun poste à lui proposer. Il m’a répondu qu’il s’en foutait, qu’il voulait travailler ici. » Yvonne raconte avec délectation le dialogue de sourds qui a suivi, elle sans argent pour payer un salarié, et le jeune Maxime campant sur ses positions.
Il est resté. Et ne regrette rien, tant il vit au quotidien le premier précepte d’Yvonne : « La vigne, quand elle est aimée par des gens heureux, elle produit des vins heureux. » Nous sommes à quelques kilomètres du village de Jurançon, haut dans les collines, au plus haut. C’est là qu’un jour, dans les années soixante, Yvonne et son mari découvrent, derrière un haut mur d’enceinte, un mas construit en 1807, abandonné et recouvert par la végétation, au milieu d’une propriété de quarante hectares, le pic du Midi d’Ossau en toile de fond. Ils n’ont pas grand-chose en poche, mais moyennant quelques hectares en moins, une maison sans toit est peut-être à leur portée. « On habitait un appartement à Pau, mon mari était journaliste, on n’avait pas un rond de côté. J’ai insisté, c’était le début de l’été, le notaire a compris que je la voulais à tout prix. Je pensais effectivement que c’était mon unique chance d’avoir un jour une maison. Elle coûtait 40 000 francs [soit un peu plus de 6 000 euros, NDLR], avec vingt hectares de terrain. Le notaire s’est débrouillé pour nous trouver un prêt, le vendeur était sans doute trop content de s’en débarrasser… On a passé tout l’été là, sans électricité, avec bassines et seaux d’eau pour les jours de pluie. Petit à petit, on a tout refait… Et puis une nuit, probablement à cause d’un court-circuit, elle a entièrement brûlé. J’ai dû sauter par la fenêtre. On aimait tellement cette maison qu’avec l’argent de l’assurance, on s’est débrouillés pour la faire reconstruire exactement à l’identique, en y ajoutant une piscine, obligatoire pour que les pompiers aient un point d’eau la prochaine fois ! »

N’importe qui en serait resté là. Mais Yvonne, non. Un jour, un de ses amis, expert, lui explique que la terre qui les entoure est tout simplement la meilleure de la région pour le vin. Aux archives départementales, on trouve d’ailleurs un Jean de Souch, syndic des éleveurs de treilles, qui y exploite des vignes en 1776. Yvonne soumet prudemment son projet de planter des vignes à son mari qui lui oppose une fin de non-recevoir, conclue d’un peu discutable « Vivons heureux ! ». Projet remisé.

Yvonne Hegoburu, photo  © Ray Wilson

Yvonne Hegoburu, photo © Ray Wilson

Les débuts d’Yvonne à Pau
Mais Yvonne est une femme déterminée, voire un peu têtue qui, toute petite déjà, savait exactement comment conduire sa vie. « J’ai rencontré mon mari quand j’avais 14 ans, je l’ai épousé à 24. Je voulais être prof d’espagnol, ce qui supposait de me payer des études. Un jour, ma mère m’a dit « tu choisis : le garçon ou les études ». J’ai choisi le garçon. Du coup, elle m’a mise au travail et on ne peut pas dire que mes débuts aient été très brillants. » Yvonne se lance alors dans un sketch sur ses deux premiers emplois, digne d’un grand one woman show. Entrée au petit Casino de l’époque, Félix Potin, rayon poissonnerie. Elle trouve le job un poil ennuyeux, mais c’est surtout l’extrême longueur du tablier dont on l’affuble qui lui fait de la peine. Sa mère est couturière, et admet dès le premier soir que juste au-dessous du genou, ce serait nettement mieux. La chose est coupée séance tenante. Ourlet impeccable. Yvonne est convoquée dès le lendemain par son patron, qui lui ordonne de mettre de l’ordre à cette tenue obscène. Maman accorde, rubis sur l’ongle, un joker : elle accepte que sa fille cherche un travail ailleurs. Ce sera à l’agence comptable, soit la deuxième boutique de la rue principale de Pau, par ordre d’apparition sur le trottoir !
Dès le premier jour, son nouveau patron lui vante l’usage de la machine à écrire et lui demande surtout d’apprendre à taper rapidement. Quelle aubaine quand on a un amoureux ! La lettre d’amour à la machine devient la principale occupation d’Yvonne. Chaque week-end, la demoiselle retrouve ses amis francs-tireurs espagnols. L’expert-comptable finit par tomber sur les lettres et surtout, un malheureux dimanche, sur Yvonne, qui participe à un défilé avec les Jeunesses Communistes. Le deuxième licenciement sec est sur les rails. Elle entre alors comme secrétaire dans une usine qui vend du bois d’œuvre, où elle restera quarante ans. L’optimisme d’Yvonne se double d’une philosophie de vie éprouvée à chaque instant. Son mari meurt à 61 ans d’une maladie qui l’emporte en quelques mois. Bien d’autres auraient lentement sombré. Yvonne, elle, penche pour la vie et décide, à 60 ans, qu’elle sera vigneronne. Elle plante un peu plus de six hectares, court les lieux d’information et de formation, attrape tous les conseils possibles des amis, des voisins, y compris les engrais chimiques qui vont avec. Sa première cuvée révolutionnaire sort opportunément en 89. Elle portera un nom de baptême étrange, « La cuvée Good Year ». « On ne savait pas trop comment marchait le matériel des cuves. Il y a eu un incident sur une pompe qui a tellement chauffé que le joint en caoutchouc a fini par brûler, mais on ne s’en est pas vraiment aperçu. Le soir, un ami vigneron qui exploite la parcelle d’en face, Didier Dagueneau, débarque à deux heures du matin après son travail, trouve qu’il y a une drôle d’odeur. Il soulève le couvercle d’une cuve et découvre que le vin est habité par de jolies petites billes en caoutchouc brûlé. » Alerte rouge, il faut faire disparaître l’intrus et trouver dans les plus brefs délais vingt litres de lait qui vont entraîner, en descendant dans la cuve, les billes puantes. Le lendemain, le malade a quitté le service de réanimation, mais il faudra quand même qu’il suive un nouveau traitement, à la crème fraîche cette fois-ci. Yvonne en rit encore. Toute la famille d’amis experts qui a contribué à la naissance de ce vin note surtout son incroyable potentiel.

Le passage à la biodynamie
En janvier 2008, Le Figaro Magazine publie un court article sur le Domaine de Souch. Son titre : « Yvonne la terrible ». « Oui, c’est vrai, pendant les vendanges, j’aboie dans les rangs. J’écoute aussi. Les vendangeurs ont le seau attaché à la ceinture. De temps en temps, pour les premières grappes cueillies, j’entends le petit bruit des grains qui tombent de la hauteur du seau. Je dois alors expliquer au vendangeur que, quand il fait ça, il fait mal au fruit. On n’a pas fait tout ce travail pour ensuite faire mal au raisin. » Mère la rigueur, Yvonne ne pouvait que croiser les chemins de la biodynamie. « Je ne savais même pas que ça existait. Un jour, je prends le train en catastrophe et j’achète le magazine Gault & Millau, faute d’autre chose. Je tombe sur le portrait d’un certain Paul Barre, vigneron à Fronsac, qui explique le bonheur de la culture en biodynamie qu’il pratique depuis 1990. Ni une ni deux, je l’appelle. Le lendemain, je suis chez lui. Il m’invite à une réunion. C’était un peu comme les premiers chrétiens dans la fosse aux lions ! Madame Barre était là et lisait à haute voix des textes sur les fondements spirituels de la méthode biodynamique de Rudolf Steiner. On écoutait religieusement. » Yvonne est tout de suite conquise et met en route le long processus qui aboutira à son premier agrément bio, en 1994. Aujourd’hui, tous guides confondus, les vins d’Yvonne obtiennent presque pour chaque millésime les meilleures notes et les meilleurs commentaires de l’appellation Jurançon. 50 % Petit Manseng, 40 % Gros Manseng, 10 % Courbu pour son magnifique Jurançon sec. Mais ce sont les millésimes de moelleux qui font l’unanimité. Yvonne les déguste pour la énième fois, mais se surprend encore et toujours à apprécier toutes les subtilités de chaque cuvée. L’agriculture en biodynamie a un prix, la récompense est là. Ses yeux brillent de malice à chaque nouvelle bouteille ouverte. Plus tôt, dans la vigne, on avait compris l’envers du décor.

Son deuxième jeune œnologue, Emmanuel Jecker, détaille les méfaits de l’esca, un champignon qui leur a massacré huit cents pieds et fait chuter la production. Le jeune professionnel connaît les risques et l’économie fragile qui vont de pair avec une pratique naturelle. Yvonne, elle, en a le regard qui flanche. « C’est triste. Tu vois très vite que ça va arriver. Un jour, les feuilles, au lieu de se diriger vers la lumière en s’ouvrant au maximum, n’ont plus cette énergie, elles ne s’ouvrent qu’à moitié et en quelques jours, le pied meurt. » Atteinte par une pointe de désolation insupportable, Yvonne se tourne alors de l’autre côté et, admirant l’immense majorité des pieds sains, observant la beauté infinie de sa vigne en automne, son sourire revient. « La vigne nous dit quand elle est contente. »

Article paru lors de la sortie du magazine Alimentation Générale n°1.
Photographie de une : Ray Wilson.

Domaine de Souch
805 chemin de Souch
64 110 Laroin
tél. +33(0)5 59 06 27 22